– Le Moustique. Premier de la classe en élocution. 97% de victoires en débat.
– La flatterie ne te sauvera pas cette fois, Bakan, même en admettant que cet unique débat perdu possédait un destin scellé avant même son entame.
– Sottises que cela. Il était tout à fait à ta portée.
De l’âge de neuf à onze ans, le moine Mephos nous avait instruits dans l'art de l'Élocution à l’orphelinat. “La Tabora loue l’équilibre. Et l’équilibre est la porte dont le débat est une clé”, répétait-il inlassablement. Ainsi, chaque vendredi avant le déjeuner, les meilleurs d’entre nous s’affrontaient en duel de débat court sur la place principale. J’avais remporté tous mes duels, sauf le dernier. Mephos m’avait en effet fait la surprise d’être mon adversaire avec un thème d’une ironie incroyable : “La Tabora loue l’équilibre. Et l’équilibre est la porte dont le débat est une clé”. Comble de l'ironie, j'étais celui des deux à devoir convaincre de l'invalidité de cette affirmation. J'avais rapidement réalisé le peu d'intérêt de m'attarder sur le fond et avais tenté de déplacer le débat sur la forme, soulignant son déséquilibre. Pour cela, j'avais été rapidement disqualifié, j'avais alors conclu de manière assez triviale que les moines avaient souhaité me donner une leçon d'humilité.
– Tu penses donc que j’aurais dû aller sur le fond ? Nous n’avons reçu aucun enseignement sur la Tabora, et Mephos est une véritable source de savoir.
– Te souviens-tu, lorsque tu as triomphé de peu lors du débat portant sur la menace sauterelle dans les marécages de la Dolm, d'avoir été préalablement instruit sur le sujet ?
– Les deux situations sont incomparables Bakan, Rohen n’y connaissait rien non plus !
– Je n’ai pas dit que le débat avec Mephos était équilibré au départ, j’ai dit qu’il était tout à fait à ta portée. J’approfondis mon propos vu que tu n’en saisis pas l’intention. Ce débat avec Rohen, tu l’as gagné en exploitant les failles offertes par l’argumentation adverse. Mephos maîtrisait le sujet, ta sagacité t’a sans aucun doute révélé son côté présomptueux au fil des leçons qu’il vous dispensait, il était donc facile pour toi de le pousser à argumenter le premier. Quel risque prenais-tu, sinon celui de nourrir une bonne contre-argumentation ? C’est pourtant un des fondamentaux de l’exercice du débat il me semble, non ?
Ce que j’étais en train de vivre était tout bonnement incompréhensible. Non seulement la situation de blocage psychologique que j’avais à discuter de ce dernier débat s’était levée comme par magie, mais je me retrouvais désormais face au Kam sans la moindre appréhension.
– Il est temps d’entrer, nous reviendrons sur ce sujet plus tard.
Et j’entrai, seul, Bakan refermant la porte derrière moi. La pièce était extrêmement sombre, je ne parvenais même pas à distinguer sa forme ni sa taille.
Je me sentais totalement désorienté, car rien de ce qui venait de se produire ne me ressemblait. S’il était une force particulière que j’avais développée au cours de ces sept années passées en Tabor, c'était ma capacité à rester maître de moi-même, à analyser les situations avec calme et à prendre des décisions cohérentes. Admiratif de ce trait de ma personnalité, Clem l’appelait d’ailleurs ma “rationalité maladive”. Et en l’espace de quelques minutes, ma raison s’était totalement effacée, laissant mon corps agir de manière instinctive contre mon propre intérêt. Pourquoi ? Que m’arrivait-il ?
Je remettai ces questions à plus tard, interpellé par un bruit étouffé à peine perceptible. C’était un cliquetis qui se répétait à intervalle régulier, un cliquetis qui m’était familier. Malheureusement, l’obscurité n’aidait pas mes souvenirs à faire surface. Ce fut ce deuxième bruit lourd qui me rafraîchit instantanément la mémoire. Les pendules !
Une fraction de seconde plus tard, j’étais à terre en train d’exécuter une roulade vers la gauche pour éviter une lourde charge suspendue qui s’était balancée dans ma direction. J’attendais le second pendule avec vigilance, et la montée d’adrénaline ayant affûté mes sens, je pus aisément localiser le nouvel écho massif qui l’annonçait et me jetai à terre à nouveau, à droite cette fois. Par trois. Les pendules viennent toujours par trois me rappelai-je. L’attente était insoutenable. Pour ajouter au défi, mes roulades avaient soulevé la poussière du sol et je manquais d’éternuer à tout moment. Le sursis fut de courte durée, je distinguai des piques au bout d’une sphère en face de moi et me jetai sur le dos en arrière. Manquant de me fracturer le poignet en me réceptionnant sur la paume de ma main gauche, une pointe du pendule frôla mon visage, m’éraflant le menton au passage.
Le danger immédiat était a priori écarté, je restais néanmoins attentif au moindre bruit du balancier d’un quatrième pendule ou du cliquetis d’un ressort qu’on remontait. La minute qui suivit me sembla une éternité, et elle passa dans un silence absolu.